Roberto Pairazaman Ferradas, professeur et cofondateur de NEMPERU (La Valette-du-Var)

À la croisée de l’enseignement et de l’entrepreneuriat, Roberto Pairazaman Ferradas incarne une nouvelle génération d’experts pour qui la finance dépasse la simple analyse des chiffres et devient un véritable levier de création de valeur et de transformation économique.

Par Diane Cardoso-Gomes

Bonjour Roberto, je suis ravie de mettre en lumière le Pérou et le département du Var à travers ton joli parcours. Avant de t’exprimer sur ta carrière professionnelle, peux-tu nous parler un peu de toi, de tes valeurs et de tes passions ?

Roberto : Si je devais choisir celles que je peux compter sur les doigts d’une main, je te dirais : l’honnêteté, la curiosité, la générosité, la résilience et la discipline.

L’honnêteté : c’est le socle de toute relation, qu’elle soit personnelle ou professionnelle. La confiance est très longue à gagner et se perd si rapidement.

La curiosité : c’est mon moteur vers l’excellence. Cette envie de comprendre les choses : le pourquoi, le pour quoi, comment les améliorer. Je suis toujours en train de me poser des questions.

La générosité : j’aime énormément partager le peu que je sais, transmettre ma passion, détecter le talent et ordonner le chaos pour que les autres puissent avancer.

La résilience : Cela ne me pose aucun problème de me retrousser les manches et de faire un travail opérationnel si c’est nécessaire ; j’ai le courage de ceux qui savent ce que signifie construire quelque chose à partir de zéro. L’humilité est ma bannière.

La discipline : je suis convaincu que le talent sans discipline ne mène nulle part. À l’inverse, l’absence de talent avec beaucoup de discipline peut conduire à accomplir des choses qui semblent impossibles.

Une de mes grandes anecdotes concernant la discipline est le Windsurf. J’ai tout appris de zéro à presque 35 ans ! Disons que je ne suis pas le plus doué des navigateurs, mais ma passion et ma forte discipline m’ont amené à participer à un championnat du monde !

J’ai fait plusieurs choses dans ma vie (enseignement des finances, conseil en gestion, mentorat d’étudiants et d’entrepreneurs, création d’un restaurant, d’une centrale d’achats et d’une société d’importation de vin, entre autres). Parfois, cette polyvalence peut sembler synonyme de dispersion, mais je ne le vois pas ainsi. Je sens qu’il y a un fil conducteur récurrent : « traduire la complexité en valeur ». J’adore comprendre des choses complexes pour les restituer de manière claire, simple et structurée, sans jamais perdre en rigueur. Je ressens une immense satisfaction lorsque je parviens à faire progresser les autres, à montrer qu’il y a toujours une logique et que, aussi difficile que paraisse un objectif, nous pouvons tous l’atteindre.

Ma grande passion est le vin. Fort de mon expertise en gestion, j’ai développé une vision à 360°. Pour moi, une bouteille n’est pas qu’un produit : c’est l’aboutissement du travail de la terre et du vigneron (l’amont), mais c’est aussi tout un cycle économique à venir — investissements, financements, gestion de stocks et stratégie commerciale (l’aval). Ma satisfaction est de lever ces barrières de complexité pour que mes clients puissent décider avec justesse et, surtout, savourer pleinement leur verre !

Quelles sont les différences majeures entre les modèles d’enseignement européens et latino-américains en gestion et finance ?

Roberto : En France, le système est plus vertical, avec un style « cours magistral » et peu d’intervention des élèves. Il est brillant par sa rigueur analytique et sa spécialisation précoce. L’erreur n’y est pas bien vue. Le Bac+5 s’enchaîne généralement juste après le Bac+3.

En Amérique latine, les cours sont souvent plus horizontaux, avec beaucoup de discussions où le professeur joue parfois le rôle de facilitateur. L’erreur y est valorisée comme un outil d’apprentissage. Pour intégrer un master, la norme est d’accumuler d’abord une expérience professionnelle sur le terrain (généralement 5 ans) avant de pouvoir prétendre à une admission.

Plus que des différences, je vois des philosophies éducatives complémentaires. Alors que le modèle européen, et particulièrement le français, se distingue par sa rigueur intellectuelle et sa capacité d’analyse structurée, le modèle latino-américain — très influencé par le pragmatisme anglo-saxon — se concentre sur l’agilité opérationnelle et l’étude de cas.

En Europe, on apprend à construire le système ; en Amérique latine, on apprend à y naviguer et à réagir rapidement au changement. Pour un profil international, l’idéal n’est pas de choisir l’un ou l’autre, mais de combiner les deux : la rigueur analytique européenne avec la vision stratégique et résiliente latino-américaine.

Quelle est l’évolution de NEMPERU depuis sa création ? 

Roberto : « Navegando el Mundo » (NEM, 2017) est né d’une passion profonde : le vin. Une passion qui m’accompagne depuis mon plus jeune âge. J’ai eu l’occasion de déguster des vins de tous budgets, provenant des quatre coins du monde, mais quand j’ai goûté le vin français en France, il n’y a plus eu de retour en arrière possible. J’ai découvert un univers très différent des vins français qui arrivaient traditionnellement au Pérou. À ce moment-là, j’ai acquis la conviction que le vin français est tout simplement le meilleur au monde. La France a tellement plus à offrir et le Pérou devait le savoir : NEM était en train de naître.

Pour moi, le vin est indissociable de la gastronomie, et le Pérou vit un véritable « boom » gastronomique depuis environ 25 ans. Il est devenu une référence mondiale avec des restaurants occupant les premières places de la liste la plus influente du secteur : The World’s 50 Best Restaurants. Cependant, au-delà des classements, ce prestige repose sur un écosystème où la qualité n’est pas négociable. Il existe une offre gastronomique immense, pour tous les budgets, dont le véritable moteur est la démocratisation de la maîtrise des saveurs.

C’est dans ce contexte que j’ai lancé NEM avec une question en tête : quelles caractéristiques organoleptiques devrait avoir un vin pour sublimer l’expérience de la cuisine péruvienne ? J’ai mené mon étude de marché, j’ai cherché, j’ai interrogé et je suis arrivé à une conclusion : je devais commencer par les vins blancs. Un pari très risqué pour un marché qui, à l’époque, était dominé à 80 % par les vins rouges. C’est ainsi que, fort de mon étude, j’ai décidé d’apporter au Pérou des vins d’une région alors pratiquement inconnue là-bas : l’Alsace.

Les premiers mois ont été extrêmement compliqués. Je n’avais jamais rien vendu de ma vie. J’étais juste un financier passionné de vin… un peu trop, sans doute. De nombreux clients, habitués aux étiquettes coûteuses et de renommée mondiale, ne me regardaient même pas. Mais je croyais en la qualité des vignerons français, en ma sélection et en la puissante synergie entre vin français et gastronomie péruvienne. C’est alors que je me suis dit : « Et si tu cherchais des clients capables de reconnaître la qualité d’un produit au-delà du marketing de l’étiquette ? »

C’est ainsi que j’ai frappé aux portes des restaurants les plus prestigieux, ceux qui disposent de ce professionnel capable de déguster à l’aveugle et de juger la qualité du produit par le contenu du verre et non par la célébrité du nom : le sommelier.

La réponse fut presque immédiate : « Comment as-tu eu l’idée d’apporter ce vin ? Personne n’avait jamais osé proposer des vins avec ce profil ! Ce serait parfait avec tel ou tel plat, nous voulons travailler avec NEM ». C’est ainsi que je suis devenu fournisseur de pratiquement tous les restaurants de la liste 50 Best au Pérou ; ce qui m’a apporté la confiance et la crédibilité nécessaires pour travailler avec de nombreux autres restaurants « étoiles montantes », des hôtels de luxe et des entreprises privées.

Aujourd’hui, notre portefeuille s’est étoffé. Nous travaillons avec l’Alsace, les Crus du Beaujolais, le Centre-Loire, la Bourgogne, et nous intégrons actuellement la Provence. Je vis désormais en France, car j’ai décidé de me rapprocher de ma passion. J’ai obtenu mes certifications WSET (L1 et L2) avec mention très bien, je suis membre du Jury Expert du Centre du Rosé et je participe activement comme juré à divers concours en France. De plus, j’adore participer — quand un vignoble me le permet — à n’importe quelle étape du processus, que ce soit le désherbage, les vendanges, la vinification ou une simple visite.

C’est une fierté pour moi, en tant que Franco-Péruvien, de pouvoir construire un pont entre la France, ma terre d’adoption, et le Pérou, ma terre d’origine. J’espère de tout cœur que la crise actuelle du secteur passera vite et que les vignerons pourront continuer à transmettre de père en fils ce précieux savoir-faire qui fait de la France le pays du meilleur vin du monde.

Comment as-tu réussi à intégrer l’esprit entrepreneurial dans tes cours de finance  ? 

Roberto : Quand on entreprend, on fait face au néant. Au début, il n’y a ni offre, ni structure de support, ni clients. On construit tout, petit à petit, avec une vision claire.

On nous regarde de l’extérieur avec beaucoup de surprise car on pense que nous avons accompli l’impossible ; et cela peut sembler vrai si l’on regarde la photo d’aujourd’hui. Mais ce que peu de gens voient, c’est que cette entreprise n’était un jour qu’une idée qui, à force de travail, de vision et de discipline, a fini par devenir ce qu’elle est aujourd’hui.

Du côté de l’enseignement, les finances dégagent souvent une atmosphère de grande complexité, et elles le sont en effet ! Mais nous ne devons pas oublier que beaucoup de choses profondément complexes sont nées simples et se sont affinées avec le temps. Si nous parvenons un instant à mettre à nu la logique mère de la finance pour la comprendre, nous pourrons ensuite la rhabiller avec les instruments les plus sophistiqués sans jamais perdre cette logique de base.

L’erreur récurrente que je vois est que beaucoup d’élèves veulent « voler avant de savoir courir ». Comme dans l’entrepreneuriat, je cherche à ce que mes élèves aient cet esprit de construction sur des bases solides. Je m’efforce de leur faire comprendre la logique derrière chaque concept et je nourris leur confiance en eux pour qu’une fois la logique comprise, ils commencent à sophistiquer leurs outils et à construire leur propre chemin.

Quel message souhaiterais-tu transmettre aux jeunes qui liront cette interview ? 

Roberto : Cherche ta passion et bats-toi pour elle.

Il y aura des jours où tu auras envie de dévorer le monde et des jours où tu n’auras même pas envie de te lever. C’est tout à fait normal. Mais on ne doit pas travailler uniquement quand on se sent motivé, on doit travailler quand il faut travailler.

C’est pourquoi, si tu travailles dans ce qui te passionne réellement, cela ne sera pas un effort, mais un voyage de plaisir. En plus de tes tâches régulières, tu te formeras par curiosité, par passion. Tu iras à des événements, des conférences, des séminaires parce que tu aimes ça ; tu liras des articles, des blogs, des livres parce que tu aimes ça. La conséquence est inévitable : l’excellence.

Sans oublier un effet collatéral de taille : quand on est heureux au travail, cela rayonne au sein du foyer.

Dis-toi bien une chose : tu vas travailler jusqu’à ta retraite. Cela semble loin, n’est-ce pas ? Alors, fais en sorte que le voyage soit passionnant !

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