L’exposition « Inca, l’héritage sacré des Andes » sera présentée du 20 juin au 27 septembre 2026 à l’HDE du Var à Draguignan, sous le commissariat de Carole Fraresso, spécialiste de l’orfèvrerie andine et des cultures préhispaniques. À travers un parcours exceptionnel, Carole Fraresso invite les visiteurs à explorer l’univers fascinant des civilisations andines et à découvrir la richesse de leur héritage culturel, artistique et spirituel. Une immersion captivante qui offre un regard inédit sur l’un des patrimoines les plus remarquables du monde précolombien.
Par Diane Cardoso-Gomes

Bonjour Carole, comment est née votre passion pour l’archéologie et les civilisations précolombiennes ?
Carole : Tout a commencé par une rencontre avec un matériau, celle de l’or. La première fois que j’ai tenu entre les mains une pièce d’orfèvrerie précolombienne, j’ai été frappée par une présence, une précision, une intention. Derrière chaque geste technique, on sentait une vision du monde radicalement distincte de la nôtre ; une autre façon de penser la matière, le cosmos, le vivant. C’est ce mode de penser que je voulais comprendre à travers l’étude des parures andines. J’ai fait une thèse en archéomatériaux, multiplié les missions de terrain au Pérou, et compris progressivement que ces civilisations n’étaient pas seulement des sujets d’étude : elles étaient des interlocuteurs. Cette passion n’est pas née dans un laboratoire ; elle s’est construite dans les réserves des musées péruviens, sur les chantiers de fouille, dans les ateliers, et auprès d’artisans dont quelques-uns, aujourd’hui encore, portent une mémoire technique millénaire.
Pouvez-vous nous expliquer l’extraordinaire maîtrise des métaux par les artisans andins ?
Carole : Ce qui rend les orfèvres andins absolument singuliers, c’est qu’ils n’ont jamais considéré le métal précieux comme une valeur économique. L’or, pour eux, était la sueur du Soleil : une substance sacrée, chargée d’une force vitale appelée camac ou camay. Et leur maîtrise technique était à la hauteur de cette croyance.
Dans ce cadre de pensée, nous comprenons que les orfèvres reproduisaient par des gestes précis un cycle de transformation analogue à celui de la nature. Ils maîtrisaient une large gamme d’alliages (mélanges d’or, d’argent et de cuivre) leur permettant d’obtenir des surfaces aux colorations variées et subtiles. Ils ont également développé des traitements de surface ingénieux, capables de donner l’apparence de l’or à des objets en cuivre, grâce à des procédés de dorure que nous ne comprenons pas encore pleinement. Ces choix révèlent à la fois une pensée culturelle sophistiquée et une économie raisonnée de la matière précieuse.
Enfin, les orfèvres du Pérou ancien se distinguent des autres cultures joaillières par leur maîtrise des techniques de déformation : martelage, repoussé, ciselure ; autant de gestes permettant de créer des parures à la fois monumentales, étincelantes et d’une légèreté surprenante. Des gestes transmis de maître en apprenti pendant des siècles, et qui témoignent d’un niveau d’excellence que l’orfèvrerie européenne ne rattrapera qu’à la Renaissance, voire au-delà.
Pourquoi ces peuples fascinent-ils encore autant le public ?
Carole : Parce qu’ils posent des questions qui nous sont toujours contemporaines. Comment construire une société cohérente sur un territoire aussi difficile que celui des Andes ? Comment transmettre des croyances sans écriture ? Comment penser le rapport entre l’humain, la nature et la matière ? L’empire inca, en particulier, a su tisser des liens entre des dizaines de peuples très différents — les Chimú, les Huari, les Tiahuanaco — en intégrant leurs savoirs plutôt qu’en les effaçant. C’est une leçon de diplomatie culturelle. Et puis, il y a cette beauté formelle, transmises à travers les textiles, les céramiques, l’orfèvrerie, qui frappe immédiatement, même le visiteur qui ne connaît rien à l’archéologie. L’art précolombien n’a pas besoin de médiation pour émouvoir.
En quoi cette exposition constitue-t-elle un événement exceptionnel pour le territoire ?
Carole : C’est une exposition de niveau international présentée dans un territoire qui mérite, précisément, ce type d’ambition culturelle. Les pièces rassemblées ici sont issues de collections exceptionnelles dont celles du Musée Larco de Lima, l’un des plus prestigieux musées d’art précolombien au monde, et du Musée d’Art de Lima – MALI : certains objets n’avaient jamais été montrés en France. Pour le public du Var et de la région PACA, c’est une occasion rare d’accéder à des œuvres qu’on voit d’ordinaire à Paris, Londres ou New York.
Mais au-delà de la richesse esthétique et historique des oeuvres, ce qui me tient à cœur, c’est le parcours conçu pour que chaque visiteur, qu’il soit enfant, lycéen, amateur d’art ou spécialiste, reparte avec une meilleure compréhension d’une civilisation lointaine, si parlante pour nos sociétés aujourd’hui. Une civilisation qui s’est construite en harmonie avec la nature, montrant que d’autres façons d’habiter le monde sont possibles.
Quel message souhaitez-vous transmettre aux jeunes qui liront cette interview ?
Carole : Que les civilisations précolombiennes ne sont pas un passé révolu, elles sont une ressource. Une ressource intellectuelle, artistique, éthique. Ces peuples ont développé des formes ritualisées de connaissance, de rapport à la nature, d’organisation collective qui ont beaucoup à nous apprendre. Et je voudrais dire aussi ceci : les métiers qui permettent de transmettre ces savoirs — archéologue, conservateur, restaurateur, orfèvre, tisserand — sont des métiers d’avenir, parce que la mémoire du monde a besoin de gardiens. Si cette exposition donne envie à un seul jeune de consacrer sa vie à comprendre et à préserver ces héritages, alors elle aura pleinement rempli sa mission.

