C’est lors de mon passage dans la vallée de l’Ubaye que j’ai eu le plaisir de rencontrer Hélène Homps, directrice du musée de la Vallée à Barcelonnette. Une rencontre qui m’a permis de découvrir une histoire aussi riche que singulière : celle des liens profondément ancrés entre cette vallée des Alpes-de-Haute-Provence et le Mexique. À travers l’histoire des « Barcelonnettes », partis au Mexique dès le XIXᵉ siècle, se dessine une aventure humaine, économique et culturelle dont les traces sont encore bien présentes.
J’ai souhaité donner la parole à Hélène Homps pour revenir sur son parcours et nous faire découvrir cette histoire fascinante, où se rencontrent mémoire, patrimoine et ouverture sur le monde.
Par Diane Cardoso-Gomes

Pouvez-vous nous raconter votre parcours et ce qui vous a conduite à prendre la direction du musée de la Vallée à Barcelonnette ?
Hélène : C’est une [très] longue histoire débutée avant même l’installation du nouveau musée de Barcelonnette redéployé en 1988 dans la villa La Sapinière léguée à la ville en 1971 par son dernier propriétaire Antoine Signoret, disparu à Mexico. Étudiante en Master d’histoire de l’art à l’Université de Provence (« Patrimoine et Muséologie »), j’ai consacré mon mémoire à l’architecture des villas édifiées en Ubaye par les émigrants alpins de retour du Mexique, improprement qualifiées de « villas mexicaines ». Chargée de mission « Patrimoine et villes » par la Conservation des Monuments historiques (Ministère de la Culture, DRAC Provence-Alpes-Côte d’Azur), j’ai été associée à la mise en place de la Zone de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager (ZPPAUP) de Barcelonnette…
Recrutée en 1988 en qualité d’assistante du conservateur à la tête du nouveau « musée de la Vallée » (Pierre Coste) ; j’en prends la direction à son départ en janvier 2004. En dépit de deux tentatives de départ, je poursuis (et terminerais) ma mission au service de ce musée de territoire alpin ; un musée de société, d’art et d’histoire (musée de France) qui se veut une véritable table d’orientation pour comprendre les paysages et les parcours de vie des habitants de l’Ubaye, de la protohistoire à nos jours.
La vallée de l’Ubaye possède une histoire migratoire particulièrement riche. Comment cette histoire est-elle racontée au public ?
Hélène : Une histoire migratoire ancienne, qui remonte au moins au XVe siècle quand les habitants de l’Ubaye, familiarisés depuis des générations avec le commerce (colportage hivernal de tissus et bonneterie) et les voyages (en France et en Europe) étaient des marchands, des industriels et des colporteurs, déjà spécialisés dans le commerce textile. Au milieu du XIXe siècle, l’émigration définitive remplace l’émigration saisonnière et va conduire « les entrepreneurs » de l’Ubaye jusqu’en Amérique, en Louisiane et au Mexique mais aussi en Argentine, au Brésil, … où ils développeront des commerces de tissus puis des ateliers de filature et tissage et bien d’autres entreprises encore.
Plusieurs récits sont à l’œuvre. Il y a d’abord ceux partagés dans la sphère privée, les histoires de famille, celle de l’ancêtre qui a émigré et dont on conserve un passeport, une photographie réalisée en studio (ou une scène de pique-nique au milieu des cactus), des lettres retrouvées à la calligraphie régulière et qui racontent la vie de l’émigrant derrière le comptoir…. Il y a aussi les recherches portées au Mexique et en Louisiane, au sein de la communauté des descendants des émigrants alpins, qui ont fait souche, et qui alimentent depuis quelques années un tourisme des racines en plein essor.
Des récits qui font très tôt (dès 1891, François Arnaud), l’objet de publication(s) portées par l’association éditrice Sabença de la Valéia (qui est aussi l’association des Amis du musée) et la conservation du musée de la Vallée qui souhaitent partager avec le(s) public(s) ces récits et témoignages, mais aussi les travaux des universitaires mexicains et américains qui travaillent (et publient), depuis les années 2000, l’histoire des « Barcelonnettes au Mexique ». Un travail de mémoire qui s’inscrit dans les pas du sénateur et député bas-alpin André Honnorat (1868-1950) qui est à la source de la collecte et sauvegarde de la mémoire des émigrants, et à l’origine de la création du musée de Barcelonnette dans les années 1930.
Comment le musée contribue-t-il à faire connaître l’histoire et l’identité de ce territoire au-delà de la région ?
Hélène : Par des publications, des ouvrages et articles qui entendent valoriser ses collections et ces histoires dédiées au Mexique ; par des publications partagées avec les universitaires mexicains et américains qui travaillent sur l’histoire de la migration française en Amérique ; par des participations à des émissions nationales (Des Racines et des Ailes, Météo à la carte…) ; des accueils presse (articles). Par la participation du musée à des colloques et séminaires organisés en France et aux Amériques (Mexique et Louisiane). Enfin par des expositions temporaires et itinérantes proposées et partagées des deux côtés de l’Atlantique.
Je suis très fière de l’exposition organisée par le musée de la Vallée à Marseille, à la Villa Méditerranée (Esplanade du J4), « France Mexique. Histoires partagées de Barcelonnette à Mexico ». Juillet-Août 2025. Le 28 octobre prochain, le musée national d’histoire du Mexique à Monterrey (Mexique) inaugurera une exposition dédiée aux « Barcelonnettes au Mexique » dans le cadre des célébrations du bicentenaire des relations diplomatiques France-Mexique (1826-2026).
Après avoir découvert cette histoire et ces liens entre deux territoires si éloignés géographiquement, qu’est-ce qui vous surprend ou vous émeut le plus dans cette relation entre l’Ubaye et le Mexique ?
Hélène : Sa dimension humaine. Ses histoires de famille(s). Parce que cette histoire explore et met en œuvre une dimension familiale partagée de part et d’autre de l’Atlantique ; une histoire familiale qui prend tout son sens à l’heure de la mondialisation et des réseaux sociaux. On (re)prend contact, on se découvre une famille, on échange … Nos cousins d’Amérique nous ressemblent, on se reconnait dans l’autre et on espère faire (enfin) connaissance. Les descendants des émigrants qui découvrent la terre de leurs ancêtres, donnent à voir, une fois de plus, la richesse des liens familiaux tissés entre l’Ubaye et le Mexique.
Quels projets ou initiatives aimeriez-vous développer autour de cette histoire dans les prochaines années ?
Hélène : Mener à bien la refonte du parcours muséographique du premier étage qui sera entièrement dédié à l’histoire des Alpins (et Transalpins) aux Amérique, dans le contexte national des « Français des Amériques ». Un nouveau parcours de visite et des collections (dont certaines inédites) pour raconter dans sa complexité et sa diversité l’histoire partagée des émigrants alpins (Alpes-de-Haute-Provence, Hautes-Alpes, et Gens du Piémont voisin) au Mexique, en Louisiane, en Argentine, au Brésil, aux États-Unis, etc.
Pour terminer notre échange, quel message souhaiteriez-vous transmettre aux jeunes ?
Hélène : Vous êtes [avant tout] des citoyens du monde.